Le socialisme

“Le socialisme : une idée qui a fait son
chemin”, affiche de François Mitterrand.

“On ne sait plus pourquoi on est socialiste” : c’est par cette phrase que les militants du Parti socialiste français rencontrés par les sociologues Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki lors de leur enquête sur La société des socialistes (2006) résument leur désarroi face à ce qu’il est convenu d’appeler depuis une trentaine d’année la crise du socialisme. De “ce grand cadavre à la renverse” dont parle Bernard-Henri Levy à la phrase de Lionel Jospin à un ouvrier licencié par Michelin en 2000 “l’Etat ne peut pas tout”, nombreux sont les exemples qui illustrent la nécessaire redéfinition d’une doctrine politique qui a maintenant deux siècles.

Comme le libéralisme, le socialisme est une notion polymorphe, à la fois doctrine politique et économique, dont le sens s’est construit et a évolué tout au long de l’histoire. Cette doctrine se caractérise par la volonté de faire prévaloir l’intérêt général sur les intérêts particuliers, au moyen d’une organisation concertée de l’économie, ce qui l’oppose à la doctrine libérale qui préconise de laisser-faire les intérêts individuels. Elle a également le souci du progrès social, de la justice sociale et de l’égalité entre les individus.

Après avoir approfondi cette première définition (1), nous montrerons quelles sont les applications politiques qui en ont été faites (2), puis nous chercherons à déterminer plus précisément quelles sont les raisons de cette crise du socialisme (3). 

1/ Le socialisme s’inscrit d’abord en réponse aux inégalités sociales engendrées par le capitalisme industriel et l’individualisme libéral. 

A/ La notion de socialisme connaît un succès certain au début du XIXe siècle d’abord en Angleterre sous l’influence de Robert Owen, père du mouvement coopératif. Le socialisme désigne alors la constitution, contre l’Etat existant, d’un nouvel ordre économique et social à partir de multiples structures intermédiaires telles que les coopératives ou les associations. 
En France, le terme est utilisé par Pierre Leroux qui appelle socialiste toute personne qui s’occupe des réformes sociales et qui critique l’individualisme. Il est intéressant de noter qu’au départ, le socialisme entretient un rapport ambivalent avec l’Etat : d’un côté, il est vu comme l’instrument de la domination bourgeoise, conformément à l’analyse marxiste ; de l’autre, certains le voient comme un moyen de le réformer et de venir en aide aux plus démunis. 
En 1864, l’Association internationale des travailleurs (aussi appelée Première Internationale) est fondée à Londres dans le but de réunir tous les prolétaires au-delà des limites des Etats-nations. Cette association est alors d’obédience sociale-démocrate, c’est-à-dire que les ouvriers qui la composent revendiquent la conquête du pouvoir politique. Elle est traversée par trois courants : 

  • les communistes : ils sont proches de Marx et des blanquistes, donc fondamentalement révolutionnaires (accès au pouvoir par la force d’une frange du peuple, l’avant-garde du parti) ; 
  • les collectivistes : ils sont proches de Bakounine, ils sont aussi révolutionnaires, mais défendent davantage une action du peuple dans son ensemble ; 
  • les socialistes : ce sont les éléments les plus modérés, souvent d’extraction bourgeoise, qui souhaitent arriver au pouvoir pour mettre en œuvre des réformes progressives qui mèneront au socialisme. 

En France, la situation du courant socialiste est plus compliquée que dans les autres pays. La répression de la Commune de Paris en 1871 qui a fait 25 000 victimes a durablement marqué le socialisme français car ses principaux leaders y ont été tués ou emprisonnés. Les socialistes français ont donc tendance à se montrer plus radicaux que leurs voisins anglais ou allemands : ils sont plus méfiants vis-à-vis de l’Etat et de la République, mais aussi vis-à-vis de la démocratie (qui a porté au pouvoir une Assemblée monarchiste). 
Cela dit, il est possible de distinguer le socialisme des autres courants marxistes au sens où il est plus réformiste que révolutionnaire. En Allemagne, Ferdinand Lassalle fonde l’Association générale des travailleurs allemands (ADAV) en 1863. Ce parti, qui est l’ancêtre du SPD (Parti social-démocrate), se dit socialiste, mais non marxiste. Rosa Luxembourg, plus radicale, a ainsi fondé un parti communiste allemand en 1918. En France, au sein de la SFIO, Jean Jaurès se dit marxiste, mais reste néanmoins un fervent partisan des réformes progressives qui doivent mener au socialisme. 

B/ Donner une définition du socialisme n’est pas chose aisée tant le sens de la notion a évolué à travers l’histoire. Dans Le socialisme (1928), Emile Durkheim en donne une définition large qui rejoint l’acception actuelle du socialisme : “on appelle socialiste toute doctrine qui réclame le rattachement de toutes les fonctions économiques, ou de certaines d’entre elles qui sont actuellement diffuses, aux centres directeurs et conscients de la société”, c’est-à-dire la prise en charge de certaines fonctions économiques par le politique. Cette définition couvre beaucoup de politiques possibles, mais se caractérise surtout par sa modération, l’Etat devant jouer un rôle central. 
Comme pour le libéralisme, on peut distinguer deux versants au socialisme : 

  • un versant politique : il s’oppose au libéralisme en défendant une intervention de l’Etat dans l’économie au nom de l’intérêt général, dans un souci de progrès social et de limiter les effets néfastes du libre jeu du marché. Son objectif est de mettre fin aux injustices sociales engendrées par le capitalisme industriel et financier, et de changer la société dans le sens d’une plus grande égalité. Il est aussi l’héritier de la Révolution française qui, malgré son inspiration libérale, a renforcé l’aspiration à l’égalité ; 
  • un versant économique : il désigne une étape intermédiaire entre le capitalisme et le communisme. Alors que le capitalisme repose sur la propriété privée des moyens de production, la logique de profit et la régulation par le marché, le communisme repose sur la mise en commun des moyens de productions (abolition de la propriété privée), la logique de partage et la régulation par la coopération. Entre ces deux systèmes économiques, le socialisme se présente sous des formes diverses : planification étatique, autogestion (Yougoslavie), socialisme de marché (Chine). 

2/ Le versant économique du socialisme a donné lieu à une dérive totalitaire qui a conduit à un éloignement de l’objectif initial de collectivisation des moyens de production, du moins en Allemagne. 

A/ Le versant économique du socialisme doit beaucoup à l’analyse critique que Marx fait du capitalisme. Marx montre que son fonctionnement génère des contradictions qui conduisent inéluctablement vers le socialisme, c’est-à-dire vers une remise en cause progressive de la propriété privée des moyens de production, de la seule logique du profit et de la domination du marché. Selon Marx, le capitalisme se caractérise par deux contradictions majeures : 

  • la contradiction capital/travail : le développement du capital entraîne une multiplication du nombre de travailleurs qui, prenant conscience de leur intérêt de classe, entrent en lutte contre la bourgeoisie qui se trouve de plus en plus isolée ; 
  • la contradiction propriété privée/socialisation des forces productives : la socialisation des forces productives, c’est-à-dire l’augmentation de la taille des entreprises et l’interdépendance croissante des capitaux, favorise l’émergence d’une gestion collective, mais qui demeure contrariée par l’individualisation de la propriété privée. 

D’après les analyses marxistes, les systèmes économiques socialistes sont le résultat du fonctionnement intrinsèque du capitalisme. Ainsi pour Marx, le socialisme ne devait se mettre en place que sur la base d’un important développement des forces du capitalisme, c’est-à-dire plutôt en Allemagne ou en Grande-Bretagne. Or historiquement, c’est dans la Russie de 1917 que le socialisme plonge ses racines, pays encore peu industrialisé et fondé essentiellement sur l’agriculture. Il s’installe définitivement dans les années 1928-1929 avec la victoire politique de Staline. Le système économique alors mis en place repose sur : 

  • la collectivisation des moyens de production ; 
  • la gestion étatique par planification (l’Etat fixe à chaque unité de production, les quantités de biens à produire) ; 
  • la fixation des prix par l’Etat. 

Il se redouble d’un système politique autoritaire fondé sur le culte de la personnalité du chef, la mise en place d’un parti unique, d’une propagande intensive, d’un contrôle de la presse. Il permet ainsi de mobiliser la population au service des objectifs économiques. 

B/ Cette application totalitaire du socialisme apparaît comme un dévoiement de la doctrine socialiste initiale au sens où celle-ci cherchait moins à remettre en cause les acquis du libéralisme politique qu’à en limiter les conséquences néfastes au plan social et économique. Cette dérive ne lui est donc pas intrinsèque. En Allemagne, la dimension politique du socialisme s’oriente par exemple davantage vers la doctrine sociale-démocrate. Le socle de cette doctrine est la proximité des partis politiques socialistes avec les organisations syndicales. Cette proximité conduit à la renonciation des idées de révolution violente (comme en Russie) et à la volonté de prendre le pouvoir par le biais des urnes dans l’objectif de réformer la société pacifiquement. 
Fondé en 1875, le parti socialiste allemand est le premier parti socialiste et le plus important d’Europe. Sa doctrine se trouve résumée dans le célèbre Programme de Gotha, texte programmatique dont le point de départ est une définition du travail comme source de toute richesse et dont le produit appartient à la société qui doit veiller à en affecter une partie aux besoins généraux et à partager le reste équitablement (rôle appartenant à la classe ouvrière). 
L’objectif des socialistes est l’abolition de l’exploitation sous toutes ses formes, l’élimination de toute inégalité sociale et politique, la revendication du suffrage universel, la liberté de réunion et de presse, une justice et une éducation égales et gratuites, la séparation de l’Église et de l’État, l’impôt unique et progressif sur le revenu, l’interdiction du travail des femmes et des enfants et la mise en place d’une législation du travail. 
Marx rédige en réponse une Critique du programme de Gotha où il regrette l’écart de ce programme avec les objectifs communistes de suppression de l’Etat, du salariat et de la monnaie. Ensuite le parti socialiste allemand ne cesse plus, jusqu’en 1959 lors du Congrès de Bad-Godesberg, d’osciller entre une perspective générale révolutionnaire et une volonté réformiste et démocratique. 
A partir de 1959, il s’éloigne cependant de son héritage marxiste. La principale avancée du congrès de Bad Godesberg est la double reconnaissance d’une sociale-démocratie reposant sur un secteur étatique fort et d’une économie de marché censée l’encadrer. Le parti socialiste allemand préconise alors des politiques publiques d’inspiration keynésienne, qui recherchent le compromis entre les intérêts sectoriels des salariés (redistribution des richesses, politique de plein emploi, renforcement du rôle des syndicats) et l’intérêt de la nation tout entière (le maintien de la croissance économique). 

3/ La crise du socialisme a conduit à sa redéfinition, la célèbre Troisième voie, qui fait encore défaut en France. 

A/ L’abandon des objectifs révolutionnaires du communisme par la plupart des doctrines politiques socialistes a conduit à un important débat dans les années 50-60 sur la convergence des systèmes économiques. Dans “Do Communist and Free Economies Show a Converging Pattern?” (1961), Jan Tinbergen considère que les systèmes économiques de l’Est et de l’Ouest ont tendance à converger vers un système optimal combinant marché et planification. 
Cette théorie de la convergence s’appuie sur deux observations : 

  • l’intervention croissante de l’Etat dans les pays capitalistes ; 
  • le recours croissant au marché, au profit et au libre échange lors des réformes dans les pays de l’Est. 

Concrètement donc, les systèmes économiques n’apparaissent ni comme un capitalisme intégralement libéral, ni comme un socialisme intégralement étatisé. 
Les systèmes sociaux-démocrates mis en place en Scandinavie représentent ainsi selon lui l’avant-garde d’un processus de convergence plus global des modèles soviétiques et anglo-saxons. La mise en place en Allemagne d’une économie sociale de marché s’inscrivait dans la perspective de cette troisième voie résumée par un slogan : autant de marché que possible, autant de planification que nécessaire.
Dans La Troisième Voie (1998), le sociologue britannique Anthony Giddens réalise une critique de l’étatisme et de l’égalitarisme du socialisme traditionnel en critiquant deux axes principaux de la sociale-démocratie : 

  • l’intervention forte de l’Etat : dans une économie mondialisée, le gouvernement doit s’effacer pour laisser place à la gouvernance, c’est-à-dire privilégier l’incitation et l’implication des entreprises ou des associations plutôt qu’une intervention directe ; 
  • la responsabilité sociale : dans une société individualiste, la responsabilité individuelle doit aussi être mise en avant. Il est donc préférable de privilégier les politiques de formation des chômeurs, plutôt que les politiques redistributives d’assistance sans contrepartie. 

Ce programme plus social-libéral que social-démocrate a été appliqué par le gouvernement de Tony Blair entre 1997 et 2007 au Royaume-Uni.

B/ Comment donc alors expliquer le sentiment de crise du socialisme qui semble préoccuper les esprits français ? Dans « Le socialisme en redéfinition » (2004), Marcel Gauchet note l’existence d’un “fait libéral” qui constitue “l’axe autour duquel tourne la dynamique de nos sociétés” et qui “consiste pour l’essentiel dans la séparation de la société civile et de l’Etat”. Autrement dit, la promotion de la liberté individuelle des personnes privées (et donc aussi leur possibilité de contractualiser librement entre elles), mais aussi la reconnaissance des droits de l’Homme sont les fruits du libéralisme. C’est donc grâce au libéralisme que la société civile peut émerger et ainsi rendre possible une doctrine socialiste. 
A partir de ce fait libéral, Marcel Gauchet détecte trois grandes orientations idéologiques : 

  • le conservatisme : en réaction au désordre libéral, il défend la continuité avec le passé et la nécessité des principes d’ordre qui commandaient les sociétés de l’Ancien régime (religion, hiérarchie, autorité, communauté) ; 
  • le libéralisme : après avoir été à l’origine de la fin de la société d’Ancien régime en se servant de la promotion des libertés modernes, le libéralisme est devenu une voie moyenne, le défenseur du monde tel qu’il est et des progrès dont il est susceptible dès lors que son fonctionnement est compris ; 
  • le socialisme : il “se veut l’accoucheur des promesses d’émancipation que la société bourgeoise laisse et ne peut laisser qu’inaccomplies, faute de prendre en compte l’égalité sans laquelle la liberté reste vide”

De la même manière qu’il y a plusieurs libéralismes (politique, économique, etc.), il y aussi plusieurs socialismes. Mais la différence fondamentale entre ces deux doctrines est que “là où le libéralisme voit la société des individus, (…) le socialisme voit l’individu dans la société”. Autrement dit, “si les individus sont le but, la société est le moyen indispensable”. Ainsi, lorsque le libéralisme promeut la liberté individuelle, le socialisme lui donne la priorité à l’égalité analysée comme une condition sine qua non de la liberté. Lorsque le libéralisme évoque le droit, le socialisme rétorque avec la notion de justice, estimant que l’organisation collective doit avoir pour objectif la juste place des individus les uns par rapport aux autres. Le socialiste est l’individu qui ne s’épanouit véritablement que lorsqu’il participe au pouvoir sur la chose commune.
Pour Marcel Gauchet, le socialisme présente une certaine consistance, mais les problèmes qu’il rencontre actuellement sont liés à la doctrine officielle qui, déboussolée par la perte de son but historique (l’appropriation collective des moyens de production), s’englue dans un anti-libéralisme impuissant et qui mélange tout. Le socialisme ne peut plus se permettre de refuser en bloc le “fait libéral” et doit s’en accommoder s’il veut éviter le désastre de l’expérience soviétique : il existe ainsi une “possibilité démocratique d’introduire une organisation davantage consciente de la société” que ce que propose le libéralisme, mais qui ne peut faire l’économie de “l’impératif libéral de laisser le devenir ouvert”


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