Les partis politiques : fonctionnement et organisation

Les partis politiques sont des organisations politiques dont le but est la conquête des suffrages. Pour fonctionner, ils ont besoin de ressources : des ressources partisanes qui désignent l’appui des adhérents et militants, des ressources en information et en expertise, mais aussi des ressources financières. Si leur organisation formelle répond à la mobilisation rationnelle de ces ressources, l’étude de leur fonctionnement montre que les dirigeants ont tendance à former une oligarchie coupée de leur base militante. Malgré une union de façade, chaque parti est traversé par des intérêts qui peuvent opposer différents groupes en son sein (par exemple : la base et les dirigeants). 
Le fait de définir un parti comme une entreprise politique visant à la conquête des suffrages conduit à mettre en évidence l’existence d’un noyau oligarchique dirigeant le parti (1). Toutefois, comme l’illustre la crise actuelle du militantisme, la base du parti n’est jamais totalement dépourvue de moyens de répondre (2).

1/ Le parti politique est une organisation politique spécifique ayant pour but la conquête des suffrages au profit de l’élection de leurs dirigeants. 

A/ Dans Le Savant et le Politique, “La vocation du Politique” (1919), Max Weber définit le parti politique comme “une sociation reposant sur un engagement (formellement) libre ayant pour but de procurer à leurs chefs le pouvoir au sein d’un groupement et à leurs militants actifs des chances – idéales ou matérielles – de poursuivre des buts objectifs, d’obtenir des avantages personnels ou de réaliser les deux ensemble”. Il faut entendre la sociation comme une relation sociale fondée sur un compromis d’intérêts fondé rationnellement. Cette définition utilitariste a pour mérite d’insister sur l’ambivalence de l’union des membres d’un parti politique qui sont à la fois en compétition tout en étant dans l’obligation de coopérer pour permettre à leurs idées de triompher. 
La faiblesse de cette définition cependant, est qu’elle ne permet pas de rendre compte de la spécificité des partis politiques. Elle est trop large et englobe par conséquent tous les types d’organisation politique. Dans Political Parties and Political Development (1966), Joseph La Palombara et Myron Weiner proposent une définition qui permet de distinguer les partis politiques des autres organisations. Ils mettent ainsi en évidence quatre caractéristiques : 

  • la durabilité : “une organisation durable dont l’espérance de vie soit supérieure à celle de ses dirigeants”. Le parti politique n’est pas une faction reposant sur l’adhésion à une personne, mais un mouvement fondé sur des enjeux particuliers ; 
  • le lien local-national : “une organisation locale (…) entretenant des rapports réguliers et variés avec l’échelon national”. Le parti ne s’identifie ni au groupe parlementaire, ni à un groupement local particulier, même s’il peut en être issu (les mouvements régionalistes sont ainsi exclus de la définition) ; 
  • le pouvoir : “une volonté délibérée des dirigeants nationaux et locaux de l’organisation de prendre et d’exercer le pouvoir”. Le parti se distingue du syndicat ou du groupement d’intérêt qui visent à influencer les décideurs ; 
  • le soutien populaire : “la recherche d’un soutien populaire [à travers les élections ou de toute autre manière]”. Le parti n’est pas un club ou un think tank : il est en compétition avec les autres partis pour remporter des victoires électorales. 

B/ Dans Capitalisme, socialisme et démocratie (1942), Joseph Schumpeter critique l’idée que les partis politiques auraient pour objectif de promouvoir l’intérêt public, même si ceux-ci n’hésitent pas à s’en servir pour mettre en avant leur action. Pour Schumpeter, il est possible de rapprocher ces principes aux marques des grands magasins : 

“un grand magasin ne peut être défini par ses marques et un parti ne peut pas davantage être défini par ses principes. Un parti est un groupe dont les membres se proposent d’agir de concert dans la lutte concurrentielle pour le pouvoir politique”

D’où l’importante de ces pratiques qui ressemblent aux pratiques du monde de l’entreprise en politique : 

“les psychotechniques inhérentes à la direction et à la propagande partisanes, les slogans et les chansons de marche ne sont pas de simples accessoires, mais ils sont de l’essence même de la politique.”

De ce point de vue, la compétition électorale est moins un moyen de participation des gouvernés à la chose publique qu’une méthode de sélection des gouvernants. Les partis sont donc d’abord et avant tout des outils pour la conquête du pouvoir mis au service des dirigeants. 

C/ Dans Les partis politiques (1971), Roberto Michels remarque une homogénéité au sein des équipes dirigeantes des partis. Il existe, selon lui, une loi d’airain de l’oligarchie

“l’organisation est la source d’où naît la domination des élus sur les électeurs, des mandataires sur les mandants, des délégués sur ceux qui délèguent. Qui dit organisation dit oligarchie.” 

Autrement dit, selon Michels, l’organe dirigeant finit toujours par devenir indépendant de la masse collective et par échapper à son contrôle, l’organisation devenant, pour ceux qui dirigent, une fin en soi et non plus un moyen. 
Dans “La stabilité des dirigeants des partis politiques : la théorie de l’oligarchie de Roberto Michels” (1980), William Schonfeld revient sur cette théorie. Il distingue ainsi : 

  • le pouvoir monocratique : une seule personnalité domine et affirme son influence sur les principales décisions. Il caractérise le fonctionnement du RPR ; 
  • le pouvoir oligarchique : plusieurs personnalités composant une équipe restreinte et relativement stable détiennent le pouvoir de décision. Il caractérise plutôt le fonctionnement du PCF. 

Ainsi, la vie partisane ne répond que formellement aux canons de la participation démocratique : 

  • les élections internes peuvent se présenter comme des choix imposés par les dirigeants, elles se distinguent parfois mal de la cooptation ; 
  • les positions de pouvoir apparentes ne correspondent pas toujours à la réalité, un leader effacé peut conserver une influence essentielle. 

2/ Sur le plan de l’activité partisane, il existe aujourd’hui un écart important entre les intérêts des militants et ceux des dirigeants, qui peut expliquer la crise actuelle du militantisme. 

A/ La définition formelle des partis politiques se trouve donnée dans les statuts. Un organigramme fixe également la responsabilité de chacun. De manière générale, il existe à la base une assemblée composée de l’ensemble des adhérents. Ceux-ci élisent les instances nationales : comité directeur, bureau exécutif, président ou secrétaire général. Le dirigeant peut être élu directement par les adhérents ou indirectement par les instances exécutives. Au niveau local, les adhérents se rassemblent au sein de sections, elles-mêmes réunies en fédérations départementales. Au sein des adhérents, on distingue des militants (des “adhérents actifs” selon Duverger qui peuvent aller du bénévole jusqu’au permanent. Adhérents et militants composent la base d’un parti. 
Dans How Parties Organize: Change and Adaptation in Party Organizations in Western Democracies (1994), Richard Katz et Peter Mair distinguent trois scènes de l’activité partisane : 

  • party in public office : l’activité institutionnelle du parti au Parlement et au gouvernement. Les acteurs sont les députés et les sénateurs, mais aussi les ministres lorsque le parti est au pouvoir ; 
  • party on the ground : l’activité de la base du parti et les liens que les membres du parti parviennent à nouer avec l’électorat ;
  • party in central office : l’activité de l’appareil et des instances. L’appareil est composé des dirigeants élus du parti ou de ses permanents (ceux qui réalisent un travail salarié pour ce parti). 

Ces trois scènes sont occupés par des groupes qui peuvent avoir des intérêts divergents : le groupe parlementaire, le groupe des militants et le groupe des dirigeants. Des conflits peuvent, en effet, survenir entre le groupe parlementaire et la base militante. Les parlementaires se préoccupent d’abord de leur réélection et sont prêts à certains compromis, alors que la base militante est naturellement plus intransigeante, plus idéologique et moins gestionnaire. Ils obéissent à une éthique de responsabilité, alors que la base défend une éthique de conviction (Weber). Les professionnels de la politique cherchent à pouvoir continuer à vivre de et par la politique, tandis que les amateurs vivent pour elle. Les dirigeants peuvent également s’écarter de la défense de l’opinion de la base cherchant plutôt à nouer des alliances avec les autres partis, alors que la base, plus idéologique, demeure plus intransigeante. 

B/ Le militantisme s’explique par plusieurs raisons : 

  • des raisons sociales et psychologiques : on peut devenir militant du fait de la socialisation initiale réalisée dans la famille ou encore par quête d’une identité sociale à travers l’intégration à une communauté. Stéphane Courtois avance cette explication pour les militants communistes français dans “Construction et déconstruction du communisme français” (1987) : les ouvriers exclus du système politique trouvent dans le PCF un moyen d’intégration sociale ; 
  • les rétributions du militantisme : dans “Economie des partis et rétributions du militantisme” (1978), Daniel Gaxie montre que les intérêts idéologiques ne sont pas les seuls à pouvoir expliquer l’engagement militant, mais qu’il faut aussi prendre en compte les intérêts matériels (relations professionnelles, un emploi, un logement) affectifs (satisfaction de son ressentiment) ou symboliques (charge honorifique) qui peuvent le motiver ; 
  • la manifestation de son mécontentement : dans Exit, Voice, Loyalty (1970), Albert Hirschmann montre que tout membre d’une organisation peut protester de trois manières possibles, chaque manière engendrant des coûts spécifiques : faire défection (exit), protester en interne (voice) ou bien rester fidèle (loyalty). Ces manières peuvent évidemment se combiner, la défection (exit) pouvant faire suite à l’échec de la prise de parole (voice). 

Tout cela montre que la base militante n’est pas dépourvue de moyens d’action sur l’oligarchie dirigeante : 

  • les courants qui agrègent des militants servent de support à la lutte interne pour le pouvoir au sien du parti ; 
  • certains partis mettent les militants au centre de leur stratégie de diffusion de leurs valeurs (les partis de masse, qui s’opposent, dans la typologie de Duverger, aux partis de cadres). 

C/ Plusieurs auteurs s’accordent pour parler d’une crise du militantisme. Dans “Party Membership in Twenty European Democracies 1980–2000” (2001), Peter Mair and Ingrid van Biezen montrent que le nombre des adhérents à un parti politique a globalement diminué et que l’activité militante stagne en Europe, sauf lorsque l’on observe une forte polarisation des enjeux. 
Le nombre d’adhérents est en forte diminution depuis le début des années 80 en France (on compte aujourd’hui 400 000 adhérents à un parti politique, soit moins de 1 % de la population française, contre 1 million pour le seul parti communiste en 1945). Au niveau européen, on constate également un phénomène de baisse de la confiance envers les partis politiques. 
Cette prise de distance des citoyens avec les partis politiques peut être rapprochée de la montée en puissance des valeurs postmatérialistes dont parle Ronald Inglehart dans La révolution silencieuse (1977) : de nouvelles revendications focalisées sur des enjeux identitaires font suite à des revendications orientées vers les ressources économiques. En marge des partis politiques, de nouveaux groupements émergent, avec des moyens de participation spécifiques (par exemple, la Gay Pride), qui font que les individus militent moins et de manière plus sélective. 
Mais c’est surtout l’affaiblissement du degré de polarisation politique qui conduit à une crise du militantisme : les enjeux du militantisme sont moins évidents lorsque la globalisation et l’intégration européenne viennent limiter l’action des gouvernants. Ils sont également affaiblis lorsque les gouvernants s’entendent pour gouverner au sein de coalition. Dans Party Organizations. A Data Handbook on Party Organizations in Western Democracies 1960-1990 (1992), Richard Katz et Peter Mair défendent la thèse de la cartellisation pour expliquer le déclin de l’adhésion et du militantisme. La monopolisation des postes de responsables politiques au profit des partis de gouvernement (UMP, PS) obligent les partis à s’entendre pour partir à la conquête des suffrages. Katz et Mair estiment que le parti-cartel est devenu le type de parti dominant dans les démocraties occidentales. 
Il faut néanmoins souligner l’aspect cyclique de la mobilisation politique. La présence du FN en 2002 au second tour de la présidentielle a créé un traumatisme qui a été suivi d’un sursaut d’engagement, surtout chez les jeunes. 


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