La socialisation politique

Manifestation de lycéens
en mai 2008.

La socialisation est un processus qui se déroule tout au long de la vie, au cours duquel un individu apprend et intériorise les normes et les valeurs de la société à laquelle il appartient, et construit son identité sociale. Elle est politique lorsqu’elle regroupe plus spécifiquement les mécanismes de formation et de transformation des systèmes individuels de représentations, d’opinions et d’attitudes politiques.

La socialisation politique est le résultat à la fois d’une contrainte imposée par certains agents sociaux, mais aussi d’une interaction entre l’individu et son environnement. Elle ne se réduit pas à la transmission d’une culture politique nationale, mais aboutit à la formation d’une identité partisane, résultant de l’existence d’une pluralité de cultures au sein de la société (cultures de classes, cultures locales). L’identité idéologique partisane peut donc se construire de façon conflictuelle du fait de cette pluralité de cultures. Cependant, si elle favorise une reproduction sociale des comportements et des attitudes politiques, elle n’élimine pas toutefois les possibilités d’adaptation ou de changement d’opinion. Après avoir montré l’importance de la socialisation politique primaire (1), nous soulignerons quels sont les éléments qui renforcent le rôle de l’environnement  (2).

1/ La socialisation primaire joue un rôle important de cadrage dans la définition des comportements et des attitudes politiques au cours de la vie d’adulte.

A/ Selon Philippe Braud (dans Sociologie politique, 2008), la socialisation politique désigne le 

“processus d’inculcation des normes et valeurs qui organisent les perceptions par les agents sociaux du pouvoir politique (dimension verticale) et des groupes de références (dimension horizontale)”.

Deux types de socialisation politique peuvent être distingués :

  • la socialisation primaire (initiale) : elle concerne les enfants et les adolescents ;
  • la socialisation secondaire (continue) : elle concerne les adultes.

Dans La socialisation politique (1993), Annick Percheron estime que le processus de socialisation :

“donne aux individus la matière profonde de leurs perceptions, de leurs représentations, de leurs attitudes. Elle les aide à construire le fond de carte sur lequel viendront s’inscrire avec des contenus différents, des reliefs différents, les événements successifs”. 

Si l’identité politique se construit pendant l’enfance, formant un “un fond de carte”, elle évolue aussi tout au long de la vie, selon les changements affectant la vie des individus (mariage, ascension sociale) et des événements politiques qu’ils connaissent (guerres, révolutions, élections).
Le processus de socialisation présente donc deux caractéristiques, il est :

  • interactif : les individus ne sont pas des récepteurs passifs ;
  • continu : la socialisation ne s’arrête pas à la fin de l’adolescence.

Dans De la division du travail social (1893), Emile Durkheim remarque que “plus les sociétés sont primitives, plus il y a ressemblance entre les individus dont elles sont formées”. Dans L’Individu et sa société (1969), Abraham Kardiner parle de “personnalité de base” afin de souligner l’importance de la culture sur la construction de la personnalité des individus. Cette personnalité de base est commune à tous les membres du groupe. Elle est façonnée par une exposition commune dès l’enfance à des défis vitaux similaires. Par exemple, les sociétés marquisiennes (des îles Marquises en Polynésie française) sont caractérisées par une disproportion numérique entre les sexes et une angoisse alimentaire constante liée à l’étroitesse des ressources. Ces défis impliquent une modélisation des comportements par des règles et des usages : les soins maternels à l’égard des nourrissons sont peu développés, les relations entre hommes et femmes sont agressives, l’orgie de nourriture et l’obésité sont valorisées. Cette socialisation primaire s’impose à tous dès l’enfance, puis à l’âge adulte des comportements en attestent la marque originelle, en dépit des spécificités individuelles.
Ce type de thèse reste cependant difficilement tenable dans une société fortement différenciée où de nombreuses subcultures propres existent. Le concept de personnalité de base semble donc difficilement transposable aux sociétés démocratiques contemporaines.

B/ Dans les sociétés différenciées, mieux vaut faire appel à un concept moins déterminisme que celui de “personnalité de base”. Dans Le Sens pratique (1980), Pierre Bourdieu utilise plutôt le terme d’habitus“les conditionnements associés à une classe particulière de conditions d’existence produisent des habitus, systèmes de dispositions durables et transposables” fonctionnant comme “principes générateurs et organisateurs de pratiques et de représentations qui peuvent être objectivement adaptées à leur but sans supposer la visée consciente de fins et la maîtrise expresse des opérations nécessaires pour les atteindre”.
Au cours de sa vie, un individu acquiert des habitus, c’est-à-dire des dispositions qui intègrent toutes les expériences du passé. Ces dispositions font “systèmes”, elles contribuent à façonner la manière dont on perçoit ou ressent les choses selon une logique qui leur sont propres. Elles sont “durables” car elles ont une certaine permanence, et sont également “transposables” car ce qui est appris à la maison, peut ensuite être utilisé à l’école, au travail, ou avec ses amis. Mais elles sont surtout des facilités dont les acteurs n’ont pas toujours conscience et qui ont un rapport intime avec la catégorie sociale d’origine. Les habitus de classe trahissent un ensemble d’expériences communes à un groupe d’individus et à une catégorie sociale. Ils fonctionnent ensuite comme une matrice de perceptions, d’appréciations et d’actions.
L’ambition de Pierre Bourdieu est de dépasser l’alternative entre le déterminisme ou la liberté. Le concept d’habitus permet de concilier les impératifs culturels avec les capacités de choix stratégiques des acteurs :

  • l’assimilation des normes et des valeurs d’un groupe social n’est possible que si elles sont compatibles avec les logiques des sujets tels qu’ils sont socialement situés (les individus de milieux culturellement défavorisés ont peu de chance d’intérioriser pour eux-mêmes un idéal de réussite sociale fondée sur l’obtention de diplômes prestigieux ; en revanche, ils intègrent rapidement les habitus adaptés à la gestion des situations concrètes qu’ils rencontrent) ;
  • la socialisation primaire revêt une importance capitale pour la suite : l’organisation ultérieure des attentes, des anticipations et des motivations se fait au sein de ce cadre ; dans La Distinction (1979), Pierre Bourdieu souligne que “les pratiques les plus improbables se trouvent exclues, avant tout examen, au titre d’impensable”.

Les expériences sociales objectives conduisent à la construction de l’habitus des individus. Ceux qui expérimentent des conditions d’existence similaires partagent aussi une culture commune. Ainsi selon Pierre Bourdieu (La Distinction), il est possible de parler d’un “ethos de classe” qui “définit à chaque moment, pour les différentes classes sociales, les objets et les modes de représentation légitimes, excluant de l’univers de ce qui peut être représenté certaines réalités et certaines manière de les représenter”. Ces représentations peuvent être esthétiques, éthiques, mais aussi politiques. Il y aura ainsi un affrontement entre les divers systèmes de représentations, certaines étant dominantes, d’autres étant dominés, certaines étant simplistes, d’autres sophistiquées. Entre ces différentes subcultures, une violence symbolique s’installe, c’est-à-dire des mécanismes de domination qui les discriminent en les dotant inégalement de légitimité.
Pour Pierre Bourdieu, la socialisation politique assure la reproduction de l’ordre de domination déjà établi. Elle agit comme substitut efficace de la violence physique, en légitimant aux yeux des gouvernés, des systèmes de représentations, d’opinions, d’attitudes politiques conformes aux exigences des gouvernants.

2/ Les mécanismes de la socialisation sont fortement solidaires de l’environnement des individus et peuvent connaître des changements d’une génération à l’autre.

A/ Du point de vue analytique, Philippe Braud propose de distinguer :

  • les milieux de socialisation : ce sont les communautés sociales structurées au sein de laquelle opère l’activité d’inculcation (famille, école, médias) ;
  • les agents de socialisation : ce sont les individus qui exercent un rôle d’inculcation.

a) Les milieux de socialisation essentiels sont :

  • la famille : longtemps considérée comme jouant un rôle primordial dans la formation de l’identité politique, de nombreuses études montrent que les parents transmettent d’autant plus facilement leurs opinions et attitudes politiques qu’elles correspondent à l’évolution des mœurs et de la société (d’où l’importance du relais par les autres agents socialisateurs comme l’école et la famille) ;
  • l’école : elle n’est pas partout la même, l’école de banlieue ouvrière est différente de l’école rurale ou de celle des quartiers urbains résidentielles. Elle participe au processus de socialisation à deux niveaux :
    • le contenu des programmes d’enseignement (histoire, instruction civique, sciences économiques et sociales, philosophie) ;
    • l’apprentissage de la participation (élection des délégués) et des relations de pouvoir. 
  • les médias : notamment la télévision, qui est présente au cœur de l’intimité familiale, mais dont les conditions de réceptivité diffèrent selon le niveau culturel des familles.

Philippe Braud ajoute que d’autres milieux de socialisation spécifiques existent qui ne concernent qu’une partie de la population : les religions, le militantisme syndical ou politique, les organisations culturelles et sportives. Lorsque le degré d’engagement exigé est fort, ils peuvent entraîner le développement de subcultures fortes (exemples : le parti communiste en France qui s’affirme comme une véritable contre-société avec son langage, ses valeurs et ses pratiques sociales ; l’islam ou le judaïsme qui servent d’appui au réinvestissement identitaire de populations tentées par le communautarisme).
b) Les agents de socialisation sont pour l’essentiel :

  • l’instituteur : son rôle est conditionné par des logiques institutionnelles puisqu’il est à la fois le représentant de la société, celui des parents (mais pas de tous) ou du ministre de l’Education ;
  • les pairs : ce sont les voisins, mais aussi et surtout les amis dans la cours de récréation. Selon Anne Muxel dans L’expérience politique des jeunes (2001), les relations entre pairs jouent un rôle important dans les comportements politiques, par exemple lors de manifestations de rue, la participation dépend fortement de ces relations.

B/ En ce qui concerne le mode opératoire, la perspective fonctionnaliste envisage la socialisation politique comme une capacité pour le système politique à se maintenir en place. Dans Children in the Political System (1969), David Easton établit 4 phases de cette socialisation :

  • la politisation : sensibilisation à l’univers politique ;
  • la personnalisation : l’enfant est mis en contact avec le système politique par l’intermédiaire de personnalités marquantes ;
  • l’idéalisation : les figures d’autorité sont perçues comme bienveillantes ou malveillantes ;
  • l’institutionnalisation : l’enfant rationalise sa perception du système politique.

Annick Percheron se place en rupture avec cette position fonctionnaliste. Selon elle, la socialisation politique ne conduit pas nécessairement à l’acceptation du système politique, mais peut aussi conduire à son rejet. Dans les sociétés démocratiques, la socialisation se déroule dans un contexte marqué par des conflits de valeurs et de normes. Dans ce cadre, les individus construisent par intériorisation progressive, une grille de lecture qui leur permet d’interpréter la réalité et de se positionner dans le champ politique.
Dans Sociologie politique, Philippe Braud établit trois niveaux auxquels la socialisation politique opère :

  • les discours tenus par les autorités légitimes : ce sont par exemple les parents qui peuvent proposer une interprétation de l’actualité politique, ou encore à l’école, les enseignements concernant l’histoire ou l’instruction civique ; dans tous les cas, le processus d’inculcation est influencé par les conditions d’émission des messages, notamment le climat affectif. Dans La socialisation politique, Annick Percheron montre l’importance de préférences politiques clairement exprimées et de l’accord des parents entre eux. De manière générale, les préférences politiques des enfants sont souvent proches de celles de leurs parents ;
  • les comportements : il peut exister un écart entre les discours et les pratiques effectives. Dans ce cas, les phénomènes de pouvoirs apparaissent décryptés en des termes réalistes qui ne sont pas ceux que l’institution reconnaît comme légitimes. Les écarts excessifs entre les apparences et la réalité (exemple : la promotion du mérite d’un côté et la discrimination de l’autre) conduisent à un effet de double bind (double contrainte) : il en résulte une détérioration du processus d’inculcation, un développement de l’anomie, voire une émergence de comportements violents rejetant les valeurs dominantes ;
  • le mode de production des messages : c’est le contexte et la forme des discours tenus. Par exemple, dans la famille, le mobilier, la décoration intérieure, le type d’habitat, les loisirs impliquent des références économiques et esthétiques.

Dans tous les cas, selon Philippe Braud, il n’est pas simple de mesurer l’efficacité d’une institution dans la transmission des valeurs. Il souligne néanmoins deux facteurs importants :

  • la cohérence entre les trois niveaux de production des messages : discours, comportements, mode de production ;
  • l’interaction des divers milieux : s’il y a convergence des signaux entre l’école, la famille et les médias par exemple, la probabilité de reproduction s’accroît. L’environnement a donc une importance dans l’inculcation des normes et des valeurs politiques (les banlieues rouges en France). De même, l’accroissement des migrations fragilisent les processus de reproduction culturelle, sauf si se mettent en place des processus de ségrégation sociale ou ethnique conduisant à reconstituer de nouveaux ensembles de populations homogènes (essor du communautarisme).

C/ Dans L’expérience politique des jeunes (2001), Anne Muxel montre que la socialisation politique peut suivre deux logiques concurrentes :

  • une logique d’identification : les individus intègrent essentiellement les normes et les valeurs politiques des générations passées ;
  • une logique d’expérimentation : les individus font œuvre d’une relative autonomie vis-à-vis des générations passées et de novation en matière de normes et de valeurs politiques.

Selon elle, c’est “au travers de cette tension entre ces deux pôles d’interprétation [héritage et expérimentation] que se construit le rapport des jeunes à la politique”
Elle constate également deux paradoxes :

  • les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas plus intéressés par la politique que leurs aînés (autour de 45% en 1978 comme en 1995) ;
  • l’abondance de l’information et la hausse du niveau éducatif n’aident pas les jeunes à mieux comprendre le paysage politique actuel.

Ces paradoxes ne signifient pas que le rapport au politique est resté le même d’une génération à l’autre. Les jeunes d’aujourd’hui apparaissent en effet relativement plus méfiants envers les institutions et les hommes politiques. Cependant, cette méfiance accrue ne se traduit pas par une dépolitisation : les jeunes sont en effet très présents dans les mouvements sociaux et témoignent même “d’une relative disposition à la manifestation”. Simplement, les formes classiques d’engagement politique sont délaissées au profit de la multiplication d’expérimentations inédites.
Du point de vue de la formation des valeurs et des normes politiques, la famille (et le père plus que la mère) continue de jouer un rôle déterminant, notamment en matière de positionnement sur l’échelle droite/gauche (7 jeunes sur 10 reconnaissent s’apparenter à une même appartenance idéologique que celle de leurs parents). En revanche, les jeunes sont plus “incertains et plus volatils dès lors qu’il s’agit d’expérimenter des choix partisans”, “le temps imprime sa marque en renforçant la dynamique de l’expérience elle-même”.
Enfin, elle souligne l’importance des effets de génération qui ont une forte influence sur la structuration idéologique des individus, notamment en ce qui concerne la participation ultérieure à d’autres mouvements sociaux : “les conséquences observées sur le long terme d’une participation au mouvement lycéen-étudiant de l’automne 1986, révèlent les effets propres de cette “stratification de l’expérience”. Les jeunes y ayant été actif restent, dix ans plus tard, toujours disponibles pour s’engager dans une action collective. La conjoncture historique et politique a donc aussi un rôle actif dans la construction de l’identité politique”.

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