Le conservatisme

Joseph de Maistre
(1753-1821).

Dans le Dictionnaire du Diable (1911), Ambrose Bierce définit le conservateur ainsi : “politicien qui affectionne les maux existants, qu’il ne faut pas confondre avec le libéral qui souhaite les remplacer par d’autres”. Cette définition souligne les défauts traditionnels qui sont reprochés aux conservateurs et aux libéraux, tout en mettant en avant la proximité problématique qu’ils entretiennent (un certain sens du réalisme politique). Comme le suggère l’étymologie de la notion qui vient du latin conservare (“maintenir”, servare signifie “préserver, garder”), le conservateur est celui qui défend les valeurs établies ou milite pour le rétablissement de valeurs anciennes. Contrairement au libéralisme et au socialisme, ce type d’idéologie ne renvoie pas à un contenu précis, mais se caractérise davantage par une attitude politique de méfiance vis-à-vis de la modernité. Ainsi, le conservatisme change de contenu relativement à une époque ou à un lieu donné.

Après avoir tenter d’en donner une définition (1), nous tenterons d’analyser quelles sont ses figures acturelles (2).

1/ Le conservateur est celui voit dans le passé et la tradition une source de légitimité et de sagesse que l’apparition de changements sociaux menace. 

A/ Les racines du conservatisme sont à chercher au Royaume-Uni. Au XVIIe siècle, deux courants s’affrontent pendant la période qui culmine avec la Glorieuse révolution (1688) pendant laquelle le gouvernement autocratique du roi Jacques II Stuart est renversé et remplacé par une monarchie parlementaire dirigée par sa fille Marie II et son époux Guillaume III d’Orange. 
Ces deux courants sont : 

  • les whigs ou libéraux : ils souhaitent limiter le pouvoir du roi et libéraliser les structures socio-économiques. Ils s’appuient sur la classe moyenne, défendent le Rule of Law (“règne de la loi” ou “primauté du droit” : cela signifie que le droit s’applique à tous sans distinction, y compris au pouvoir politique) et les droits du Parlement. Ils s’inspirent du libéralisme politique et de sa théorie du contrat originaire selon lequel pour qu’une autorité soit légitime, elle doit être reconnue comme telle par l’intermédiaire d’un contrat social ; 
  • les tories ou conservateurs : ils défendent les prérogatives royales (qui autorisent le roi à s’affranchir de la loi en certaines circonstances) et les institutions traditionnelles (Eglise, noblesse, etc.). Ils sont attachés à un certain type de relations sociales dans lesquelles l’autorité des notables est inséparable de leur rôle protecteur. Ils placent l’autorité royale au-dessus de toute critique. 

Dans Les partis de la Grande-Bretagne (1752), le philosophe David Hume adresse des critiques symétriques à ces deux partis : 

  • chez les whigs, il regrette l’exagération de la différence entre le régime anglais et ceux des autres puissances européennes comme la France et objecte que leur théorie du contrat originaire est incapable de rendre compte de la constitution de l’ordre social ; 
  • chez les tories, il regrette la sous-estimation de l’importance de la liberté et condamne l’absurdité de ce qu’il appelle leur “doctrine de l’obéissance passive” qui est contraire aux libertés fondamentales des individus. 

Sans être tory, Hume exprime toutefois les idées d’un conservatisme modéré. Comme le souligne Philippe Raynaud dans “Les origines philosophiques du conservatisme” (2009) : Hume “accepte les résultats de la révolution libérale mais critique l’illusion d’une reconstruction volontaire de l’ordre politique en montrant que la fondation de la liberté requiert la stabilité institutionnelle et ne peut aboutir que si elle prend appui sur une certaine continuité historique”
Il est donc possible de distinguer deux types de conservatismes : 

  • le conservatisme tory : il exprime une part de nostalgie pour la tradition et pour le passé, son objectif étant de les conserver. Ils acceptent le monde libéral, mais en condamne les principes ; 
  • le conservatisme modéré : il réalise une critique des principes libéraux tout en ayant pour objectif d’éviter les ruptures violentes en retraduisant les innovations dans le langage de la tradition. 

B/ L’idéologie conservatrice prend ensuite son essor au XVIIIe siècle lors de la Révolution française de 1789. Les révolutionnaires remplacent l’Ancien régime, société ancienne fondée sur l’ordre et la hiérarchie, par une société nouvelle fondée sur la liberté et l’égalité. Au moment où l’Assemblée nationale se constitue, deux courants la traverse : 

  • les partisans du pouvoir du roi : attachés au modèle de la France d’avant 1789, ils souhaitent conserver certains éléments de la société ancienne ; ils se placent à droite ; 
  • les partisans de sa limitation : attachés aux acquis de la Révolution, ils souhaitent ériger le pouvoir souverain du peuple : ils se placent à gauche. 

Le conservatisme se structure à partir de cet évènement. Il comprend plusieurs degrés : 

  • Dans Réflexions sur la révolution de France (1790), le député anglo-irlandais Edmund Burke, à la fois libéral et conservateur, condamne l’idéologie révolutionnaire des droits de l’Homme pour son caractère abstrait, pour la simplicité de sa conception de l’homme et de la société, et manifeste sa préférence pour un régime qui préserve certains acquis libéraux tout en restant fondé sur le respect des traditions nationales et des coutumes locales. 
  • Dans ses Mélanges politiques, François René de Chateaubriand exprime une position originale que l’on peut qualifier de conservatisme nostalgique. Issu de la noblesse, il regrette la disparition de l’Ancien régime et de ses valeurs telles que l’honneur, mais il a suffisamment de lucidité pour comprendre que tout retour en arrière est impossible. Il en perçoit la limite essentielle : le vieux monde n’est plus adapté à l’évolution morale et politique historique. La Révolution met en accord les valeurs dominantes, celles de la modernité, et l’ordre des faits. Dans ses Mélanges politiques, il écrit : “les institutions de nos aïeux (…) sont sans doute à jamais regrettables ; mais peut-on les faire revivre entièrement ? (…) En vain voudriez-vous revenir aux anciens jours : les nations, comme les fleuves, ne remontent point vers leurs sources (…). Le temps change tout, et l’on ne peut pas plus se soustraire à ses lois qu’à ses ravages.”
  • Dans Considérations sur la France (1796), Joseph de Maistre réalise une critique des droits de l’Homme, il écrit notamment : “il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc. ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan : mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie”. Selon lui, pour le bien commun, l’individu doit se soumettre aux corps sociaux dont il n’est qu’une partie (famille, corporation, province, monarchie). Mais il critique aussi de manière radicale la Révolution : “il y a dans la Révolution française un caractère satanique qui la distingue de tout ce qu’on a vu et peut-être de tout ce qu’on verra… Il n’y a plus de prêtres, on les a chassés, égorgés, avilis ; on les a dépouillés. Et ceux qui ont échappé à la guillotine, aux bûchers, aux poignards, aux fusillades, aux noyades, à la déportation, reçoivent aujourd’hui l’aumône qu’ils donnaient jadis. Les autels sont renversés, on a promené dans les rues des animaux immondes sous des vêtements des pontifes. Les coupes sacrées ont servi à d’abominables orgies. Et sur ces autels que la foi antique environne de chérubins éblouis, on a fait monter des prostituées nues.” 

Des partis politiques se revendiquant ouvertement conservateurs apparaissent au XIXe siècle. Dans La Droite en France de 1815 à nos jours (1954), René Rémond divise la scène politique conservatrice en trois courants : 

  • les légitimistes : farouchement opposés à la Révolution française, il s’agit d’un courant réactionnaire issu de l’ultracisme de 1789 (doctrine des royalistes les plus réactionnaires). Au pouvoir sous Louis XVIII (1815-1830), ils souhaitent restaurer l’Ancien régime ; 
  • les orléanistes : bien que monarchistes, ils reconnaissent les acquis de la Révolution et assument parfaitement son héritage libéral et parlementaire, mais avec une préférence pour le suffrage censitaire. Il en existe deux types : 
    • l’orléanisme de pouvoir : celui de Louis-Philippe Ier qui a régné de 1830 à 1848, parfois autoritaire ; 
    • l’orléanisme d’opposition : marqué par une orientation plus libérale. 
  • les bonapartistes : ils mettent en avant l’autorité du souverain et l’appel direct au peuple. Il est également marqué par le mépris des hiérarchies naturelles. Il a été pratiqué en particulier par Napoléon III (1848-1870). 
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2/ Malgré certaines critiques qu’il est possible d’adresser au conservatisme, ce courant idéologique continue d’influencer les termes du débat politique. 

A/ Dans les sociétés modernes où le changement est érigé en norme, le conservateur connaît forcément des difficultés d’adaptation de son discours à l’évolution des mœurs. Certaines positions considérées comme des marqueurs forts du conservatisme sont ensuite abandonnées par réalisme politique. L’exemple de l’autorisation de l’avortement par la loi Veil en 1974 le montre : il est aujourd’hui devenu un sujet consensuel qui n’oppose plus la droite et la gauche. Rares sont les conservateurs qui évoquent ostensiblement en France leur rejet de cette loi. 
Si les idées des conservateurs ont évolué avec le temps, il faut ajouter qu’elles varient aussi dans l’espace. Le conservatisme entendu comme l’attachement à des coutumes nationales entre en contradiction avec les autres mouvements nationaux qui se prétendent conservateurs. A la différence du libéralisme et du socialisme, qui ont une réelle dimension internationale, le conservatisme varie d’un pays à l’autre. Ainsi, une frange du Parti populaire européen (PPE), principal groupe de droite du Parlement européen, revendique un héritage chrétien, alors qu’une autre partie, d’origine française, préfère défendre l’héritage laïque. 
Pour ces raisons, la signification de ce que veut dire “être conservateur” a souvent été l’objet de débats. Dans The Conservative tradition (1950), Reginald James White écrit que : “Mettre le conservatisme en bouteille et l’étiqueter est comme essayer de liquéfier l’atmosphère… La difficulté vient de la nature de la chose. Le conservatisme est moins une doctrine politique qu’une habitude de l’esprit, une manière de ressentir, un mode de vie”. 
En outre, le conservateur entretient souvent un rapport idéalisé au passé. Il oppose à la société actuelle et à ses vices, l’image vertueuse d’une société ancienne dont l’union et l’harmonie, le respect des valeurs et des hiérarchies, auraient été le socle commun d’un vivre-ensemble aujourd’hui perdu. Mais il s’agit souvent d’une reconstruction mentale qui est éloignée des réalités et des conflits de l’époque. 

B/ Au cours des années 80, le conservatisme a connu un renouveau à travers la “révolution conservatrice” qui désigne l’arrivée au pouvoir, aux Etats-Unis de Ronald Reagan (1981-1989) et au Royaume-Uni de Margaret Thatcher (1979-1990), de politiciens qui souhaitaient un retour aux principes de responsabilité individuelle et une réforme libérale de l’Etat-providence :

  • au plan économique : privatisation de grands groupes nationaux (British Steel et British Airways), réduction de l’importance de l’Etat (disparition de nombreux organismes paritaires), diminution forte de l’impôt sur le revenu ; 
  • au plan politique : la recherche du soutien des masses (capitalisme populaire), le scepticisme vis-à-vis des questions environnementales, le refus de l’avortement ou encore l’importance de la religion. 

La multiplicité des politiques conduites rend malgré tout difficile la distinction entre le libéralisme et le conservatisme. Un livre permet cependant de détecter les éléments proprement conservateurs. 
Dans The Rhetoric of Reaction: Perversity, Futility, Jeopardy (1991) traduit en français sous le titre Deux siècles de rhétorique réactionnaire, l’économiste et politiste américain Albert O.Hirschman établit que le conservatisme recourt à chaque fois à la rhétorique réactionnaire. Reprenant le modèle de Marshall sur l’évolution de la citoyenneté (cf. La citoyenneté : droits civils au XVIIIe siècle, droits politiques au XIXe, droits sociaux au XXe), il établit que chaque phase a été suivie d’une thèse réactionnaire spécifique : 

  • la thèse de l’effet pervers (perversity) au XVIIIe siècle : Burke et de Maistre condamnent la liberté révolutionnaire car elle conduirait à son inverse, à savoir la tyrannie ; 
  • la thèse de l’inanité (futility) au XIXe siècle : énoncée par Tocqueville, elle correspond à l’idée que toute révolution est inutile puisqu’elle ne change rien fondamentalement ; 
  • la thèse du risque (jeopardy) au XXe siècle : toute velléité de réforme risque de conduire à une dangereuse instabilité sociale. 

Derrière ces trois figures rhétoriques, il distingue deux éléments spécifiques aux conservateurs : 

  • la croyance en des lois naturelles d’évolution : le conservateur croit en un fil de l’Histoire que toute intervention humaine (une révolution en l’occurrence) viendrait détourner (Providence chez de Maistre, théorie des élites pour Pareto, lois naturelles du marché selon Friedman) ; 
  • la critique des moyens et des effets : le conservateur ne s’en prend pas aux objectifs des progressistes (liberté, bonheur), mais plus généralement aux effets de tout changement social. 

Ainsi la “révolution conservatrice” des années 80 (tout comme celle des années 20, bien qu’elle soit fondamentalement différente du fait qu’elle rejette la démocratie libérale et le monde bourgeois pour défendre une idéologie fasciste), s’inscrit en réaction aux changements sociaux intervenus dans les années 50-60 et notamment à l’effervescence politique et culturelle qui les a caractérisées. Elle est donc essentiellement plus conservatrice que libérale. 
Quant à la situation française, dans La Pensée anti-68 (2008), Serge Audier a montré que mai 68 a été à l’origine de la naissance d’un conservatisme à la française porteur d’une rhétorique réactionnaire (à commencer par le célèbre “il faut liquider Mai 68” de Nicolas Sarkozy, et aussi sa volonté de restaurer les valeurs de travail, de l’autorité ou de l’identité nationale). Il s’est manifesté très tôt après mai 68, notamment dans l’ouvrage d’Alain Finkielkraut et de Luc Ferry intitulé La pensée 68 (1985) qui remettait en cause la pensée dominante des années 60, avant de se concrétiser en 2007 avec l’élection de Nicolas Sarkozy. A cette occasion, l’essayiste Guy Sorman avait noté que la France rattrapait son retard de vingt ans sur les Etats-Unis et le Royaume-Uni faisant ainsi du conservatisme une sorte de progressisme. Il traduisait la position paradoxale du débat politique aujourd’hui : c’est la droite qui devient le chantre de la modernité et de la réforme, et la gauche qui incarne, à travers sa défense de l’Etat-providence et des acquis sociaux, une résistance au changement typiquement conservatrice.

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