Le totalitarisme

Poignée de mains entre Staline et
Ribbentrop, le 23 août 1939, après la
signature du pacte germano-soviétique.

Selon un dicton populaire allemand, en démocratie, tout ce qui n’est pas interdit est permis, sous une dictature, tout ce qui n’est pas permis est interdit et dans le totalitarisme, tout ce qui n’est pas interdit est obligatoire. Cette définition résume assez bien la dimension totalitaire propre aux totalitarismes, systèmes politiques à parti unique où aucune opposition politique n’est admise et où l’Etat tend à confisquer la totalité des activités de la société. Le concept de totalitarisme a été fondé au XXe siècle pour distinguer ce type de régime de celui de la dictature. Contrairement à cette dernière, le système totalitaire ne cherche pas seulement à contrôler l’ensemble des activités humaines, mais il essaie de s’immiscer jusque dans la sphère intime de la pensée, en imposant à tous les citoyens l’adhésion obligatoire à une idéologie, hors de laquelle ils sont considérés comme ennemis de la communauté.  Après avoir proposer une définition du totalitarisme (1), nous chercherons à en déterminer les origines possibles en exposant les théories du fascisme (2). 

1/ La définition des régimes totalitaires permet de caractériser l’originalité des régimes apparus au XXe siècle, opposé à la démocratie et au libéralisme.

A/ Dans Les origines du totalitarisme (1951), Hannah Arendt caractérise le totalitarisme par deux éléments :

  • l’idéologie : celle-ci fait éclater l’alternative traditionnelle entre régime sans lois (la tyrannie) et régime sous des lois (régimes républicains ou constitutionnels) puisque le totalitarisme cherche à appliquer une loi de la Nature ou de l’Histoire à l’humanité ;
  • la terreur : elle constitue son essence même (elle la distingue de la crainte qui sert seulement de principe d’action dans une tyrannie) ; la terreur est une peur extrême qui non seulement isole l’homme de tout autre mais l’isole de toute humanité. Dans les régimes totalitaires, elle n’est pas seulement un moyen en vue d’une fin (terrifier la population pour anéantir toute opposition dangereuse pour le régime), mais elle est une condition essentielle du régime totalitaire car c’est elle qui opère l’accomplissement de la loi de la Nature ou de l’Histoire.

Cette définition permet de rapprocher le stalinisme et le nazisme (ce qui a fait l’objet de critiques). 
Quelques années plus tard, dans Totalitarian Dictatorship and Autocracy (1956), Carl Friedrich et Zbigniew Brzezinski (il est alors son jeune assistant) livrent une définition plus fonctionnelle du totalitarisme. Cette définition a servi de référence à la politique américaine durant la guerre froide et de cadre conceptuel à toute une génération de chercheurs en sciences politiques et en histoire pour l’étude de l’URSS. Elle est axée autour de six caractéristiques fondamentales :

  • une idéologie officielle embrassant la totalité de la vie ;
  • un parti unique de masse et soumis à un chef charismatique ;
  • un contrôle policier recourant à la terreur et dirigé par une police secrète ;
  • un monopole des moyens de communication de masse ;
  • un monopole des armes ;
  • une planification et un contrôle centralisé de l’économie.

B/ La généalogie de la notion de totalitarisme est tortueuse : son sens, ses usages mais aussi ses fonctions sont multiples et changeants. 
La notion de totalitarisme trouve son origine dans l’entre-deux-guerres. Elle est d’abord un instrument de lutte politique puisque son emploi se répand de manière péjorative dans les milieux antifascistes italiens. Il fut ensuite repris de manière opportuniste à leur compte avec une connotation positive, celle d’unité du peuple italien. Benito Mussolini exaltait sa “farouche volonté totalitaire”, appelée à délivrer la société des oppositions et des conflits d’intérêts. Giovanni Gentile, théoricien du fascisme, mentionna le totalitarisme dans l’article “Doctrine du fascisme” qu’il écrivit pour L’Enciclopedia Italiana et dans lequel il affirma que “pour le fasciste tout est dans l’État et rien d’humain et de spirituel n’existe et il a encore moins de valeur hors de l’État. En ce sens, le fascisme est totalitaire”. Cependant, Hannah Arendt dans Les origines du totalitarisme ne considère pas le fascisme italien comme un totalitarisme. La raison de cette mise à l’écart tient à l’usage de la terreur qui ne correspond pas, selon elle, à l’essence véritable du fascisme, mais aussi et surtout à l’attitude du parti unique vis-à-vis de l’Etat, le parti unique n’étant qu’un parti au-dessus des partis (cas des dictatures), mais pas un parti au-dessus de l’Etat (cas des totalitarismes).
Pour Hannah Arendt, en revanche, deux régimes sont clairement des totalitarismes : le nazisme et le stalinisme. Ces régimes défendent ouvertement une forme totalitaire d’organisation sociale et où le parti décide dans tous les domaines y compris dans celui de la pensée, en recourant de manière systématique à la violence.
Le régime nazi s’appuie :

  • sur une atomisation de la société marquée par l’existence d’individus déracinés et isolés prêts à s’identifier à un chef, à un mouvement et à une idéologie offrant une vision du monde (expansionnisme territorial et antisémitisme) ;
  • sur un parti unique, doté d’un chef charismatique, affichant ses objectifs (dans son livre Mein Kampf) organisant et enrégimentant la jeunesse ;
  • sur une idéologie prétendument scientifique dont le but est la transformation radicale de l’humanité et du monde (sélection raciale, mythe du salut) ;
  • sur une police secrète usant de la terreur, qui contrôle et surveille les espaces publics et privés, exerçant le droit d’enfermer (camp de concentration) et de tuer (assassinats, camps d’extermination).

Le régime stalinien s’appuie quant à lui :

  • sur un “génocide de classe” comparable au “génocide de race” commis par les régimes nazi et fasciste (selon Stéphane Courtois dans Le livre noir du communisme, 1997) ;
  • sur la volonté, propre également au nazisme, de mettre à bas la société bourgeoise et d’instaurer la puissance d’un parti-Etat, légitimée par un culte du chef et pérennisé au moyen de la terreur des camps (selon François Furet qui présente néanmoins une thèse nuancée sur le rapprochement du nazisme et du stalinisme parlant d’influences réciproques entre des phénomènes comparables mais non identiques).

A noter toutefois que le rapprochement entre le nazisme et le stalinisme n’est pas toujours bien accepté, certains considérant le stalinisme comme une simple déviation du communisme (Trotsky, Castoriadis). D’autres (Ian Kershaw) faisant valoir que les ères succédant à Staline n’ont pas été marquées par un culte du chef ou par des guerres d’impérialisme racial. Sans compter que l’emprise des partis n’était pas similaire dans les deux systèmes puisque le parti communiste contrôlait plus fermement l’appareil étatique que le parti nazi, que la terreur en URSS ne constituait pas un objectif en soi, alors que la terreur se confondait avec la nature même du parti nazi et que le système soviétique reposait sur une idéologie universaliste, à la différence de l’idéologie nazie de par ses exaltations de la race aryenne et de la nation allemande.

2/ Les théories du fascisme regroupent l’ensemble des thèses sur les causes, les origines, la nature et la dynamique interne des phénomènes totalitaires.

A/ Ces théories, développées depuis le début du fascisme, sont nombreuses, diverses et contradictoires, tributaires notamment de la définition de l’objet étudié, de la position idéologique de la personne qui les exprime et de son angle d’approche (militant, moraliste, scientifique…) et de l’époque de leur expression.
La plus célèbre est celle exposée par Arendt dans Les origines du totalitarisme. Selon elle, le développement du totalitarisme est le résultat de la disparition des classes et de l’avènement d’une société de masse (masses déracinées). L’isolement de chaque homme au sein des masses facilite la manipulation par l’idéologie. L’idéologie a pour vocation d’expliquer l’histoire des sociétés humaines par la lutte (des races selon les nazis, des classes selon les soviétiques) et fait du mouvement totalitaire un accélérateur de l’application des lois qui gouvernent le changement social (loi de la nature, loi de l’Histoire). Ensuite, la masse atomisée et apolitisée n’a plus besoin d’être convaincue par des arguments justifiant la politique du parti. Le mouvement totalitaire compte même sur une indifférence politique de ses adhérents et se place au-delà de tout affrontement entre partis. Sa réponse n’est pas argumentée politiquement, mais repose uniquement sur la terreur. Son noyau est donc sa police secrète qui a pour vocation de contrôler tant l’espace public que l’espace privé (contrôle du domaine des sciences, de l’art, des mœurs et de la vie de chaque individu).
B/ Dans Les Fascismes (1985), l’historien Pierre Milza regroupe les interprétations du fascisme en trois grandes catégories (théories du fascisme) :

  • les thèses classiques et contemporaines du fascisme : elles sont souvent le fait de militants et penseurs antifascistes et sont donc marquées par ce contexte :
    • thèse libérale de la parenthèse antilibérale : les totalitarismes sont des accidents de l’histoire, des parenthèses temporaires à contre-courant de l’évolution naturelle vers la démocratie libérale, fruit de la confusion mentale et sociale née de la Première Guerre mondiale ;
    • thèse du déterminisme historique de l’Italie et de l’Allemagne : l’accent est mis sur les responsabilités de la bourgeoisie italienne et allemande dans l’avènement du fascisme et du national-socialisme ;
    • thèse marxiste de l’expression du grand capital : le fascisme serait le résultat d’une volonté bourgeoise et réactionnaire de maintenir les conditions de développement du système capitaliste. Le fascisme représente le stade ultime de la domination capitaliste bourgeoise et les fascistes ne sont que des agents au service de la bourgeoisie ayant pour fonction de retarder la chute du capitalisme considérée comme inéluctable ;
  • les thèses issues des sciences humaines ont dominé les années 1950-1960 :
    • la thèse du phénomène totalitaire de l’école américaine : le totalitarisme est une expression politique propre au XXe siècle, produite, essentiellement, par la disparition des groupes sociaux traditionnels sous l’effet de la Révolution industrielle provoquant l’atomisation du corps social et la formation de masses sans attaches politiques particulières. Ces masses ont donc pu être la proie d’idéologies démagogiques et populistes s’opposant au modèle de la société libérale et démocratique (Arendt, Friedrich et Brzezinski) ;
    • la thèse de l’expression politique des classes moyennes : le phénomène totalitaire ne serait pas l’expression politique des masses (contrairement à ce qu’affirment les thèses du phénomène totalitaire), mais plus spécifiquement des classes moyennes. Le fascisme serait ainsi le résultat d’une radicalisation de la classe moyenne prise en étau entre le mouvement ouvrier et le grand capital (Seymour Lipset). Mais cette thèse est aujourd’hui fortement critiquée car on a observé que la haute bourgeoisie dans les grandes villes et le mouvement ouvrier ont contribué grandement aux succès électoraux du fascisme.
    • les thèses psychanalytiques (l’École de Francfort et Wilhelm Reich) : selon les théoriciens de l’Ecole de Francfort, le fascisme est né de la contradiction apparue à un certain stade de développement du capitalisme entre le caractère monopoliste de l’infrastructure économique et le discours encore libéral de la superstructure. Pour Max Horkheimer, le décalage entre infrastructure et superstructure aurait entraîné le développement de tendances irrationnelles, dont l’antisémitisme. Pour Theodor Adorno et le psychanalyste Erich Fromm (1900-1980), la déstructuration des sociétés au XXe siècle a provoqué chez l’individu un sentiment d’impuissance qui donne naissance à la “personnalité autoritaire”, ensuite récupérée par les nazis (Erich Fromm, La peur de la liberté). Quant à Wilhelm Reich, il considère le fascisme comme le résultat d’un refoulement de la sexualité.
  • les thèses issues des historiens (70-80) : la controverse autour des travaux de Renzo De Felice concernant le fascisme italien, la “querelle des historiens” suscitée par les travaux d’Ernst Nolte sur le nazisme, ou encore les spéculations sur l’existence ou non d’un fascisme français à la suite des travaux de Zeev Sternhell, etc. marquent le retour récent des historiens sur l’explication des origines du nazisme.

C/ Parmi les thèses sur l’histoire, la plus controversée est certainement celle de l’historien Ernst Nolte, partisan de la théorie du totalitarisme. Dans La Guerre civile européenne (1989), il affirme que le fascisme et le nazisme sont en réalité une double réaction contre la révolution bolchevique et le système démocratique libéral qui leur sont antérieures. Les fascismes empruntent une part importante de leur idéologie aux démocraties (le système de l’union du peuple avec le gouvernement, l’idée de “volonté générale”) et au communisme (système totalitaire, élimination des opposants, unification de la société). Il établit également un lien de causalité entre le Goulag et Auschwitz : ce dernier serait une adaptation nationale de l’original communiste et une réponse à ce dernier. De ce point de vue, les crimes commis par le nazisme ne furent qu’une réponse “rationnelle” aux crimes perpétrés par les révolutionnaires bolchéviques et à la menace communiste que faisait peser l’URSS sur l’Europe.
Cette thèse fit l’objet de nombreuses critiques, notamment celles de minimiser les crimes nazis et de chercher à déculpabiliser la mémoire allemande. Les thèses de E. Nolte sont au cœur de la “querelle des historiens allemands” avec, dans le camp opposé, des figures comme le philosophe Jürgen Habermas. Nolte a néanmoins affirmé que le but de sa démarche était de rendre intelligible l’épisode national-socialiste en l’analysant en tant qu’objet philosophique et sociologique. Selon lui, il est indispensable de dépasser la conception du nazisme considéré comme un mal absolu. Cela permet de suggérer l’idée que le régime national-socialiste allemand et le régime marxiste-léniniste soviétique peuvent être analysé comme des “partis de guerre civile”.

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